dimanche 12 mai 2013

Enseignes peintes



"Au Nègre Joyeux",  14 rue Mouffetard, Ve ardt. Fin XIXe siècle. L'une des toutes dernières enseignes peintes encore en place.




Où l'on se rappelle que certaines des anciennes enseignes parisiennes étaient des peintures sur bois ou sur toile. Plus fragiles que les enseignes sculptées, on ne les trouve plus qu'au musée. En voici quelques exemples.






Enseigne d'un peintre d'enseigne, détail, E. Gautier, Ancienne Maison d'Avignon & Beauchange, 3 rue des Grands Degrés, Ve ardt. On note ici une influence de la fresque romaine.



Artistes, Peintres d'Enseignes.
Pourquoi beaucoup d'enseignes valent-elles nos tableaux de cabinet ? Parce que nos tableaux de cabinet ne se paient pas plus cher que nos enseignes.
Si vous conseillez à un peintre qui meurt de faim de faire quelque tableau de fantaisie, en attendant un amateur qui l'achète, il vous répondra qu'on ne vit pas d'espérance. Si vous lui commandez une enseigne, fût-ce une Rose-Rouge, ou un Lion-d'Or, il la fera sans difficulté, car il faut vivre ; et, dans le fond, même en consultant son amour-propre, quel déshonneur y a-t-il à faire une enseigne ?
Je connais à Paris dix enseignes de marchands, qui prouvent plus de talent que les tableaux de tels et tels peintres de la ci-devant académie.
Si j'étais bon peintre, et que je fusse sans ouvrage comme tant d'autres, je me chargerais volontiers de faire une enseigne qui laisserait un peu de latitude à mon génie, pourvu qu'elle fût destinée à un marchand établi dans un quartier populeux. Hé! qui sait si cela ne me procurerait pas des tableaux ?







" A la bonne bouteille " Enseigne de marchand de vin, musée Carnavalet, toile peinte, 98 x 66 cm, fin XVIIIe siècle.





Une belle enseigne, placée rue Vivienne, arrêtera plus de monde, dans l'espace de quatre ans, que tel beau tableau de Raphaël n'a fixé de regards depuis plus de deux siècles et demi qu'il est fait.
Peintres, qui visez à l'exposition publique, ne dédaignez pas les enseignes. Vous me direz que le grand air, le soleil influent sur les couleurs, que l'humidité pourrit la toile ; je le sais. Mais je vous ai prouvé qu'un tableau vit plus en un an, en plein vent, qu'en un demi-siècle dans un cabinet d'amateurs : d'ailleurs, le dessin , la composition subsistent longtemps, et un grand peintre m'a dit que c'est par la composition et le dessin que l'on vit dans votre art, bien plus que par le coloris.
Les marchands des beaux quartiers de Paris dépensaient pour leurs enseignes le quart de ce que leur coûte la décoration extérieure de leurs boutiques, il y a des rues qui se transformeraient en d'agréables galeries de peinture.
C'est un rêve! quelque jour peut-être il se réalisera : pourquoi pas ? Cela ne serait pas plus étonnant que d'entendre succéder, aux voix glapissantes et aux instruments à scie de nos chanteurs des rues, les sérénades mélodieuses qui réjouissent les Italiens sur les places de leurs cités.
Paris à la fin du XVIIIe siècle, JB Pujoulx, 1801.







Enseigne d'un peintre d'enseigne, E. Gautier, Ancienne Maison d'Avignon & Beauchange, 3 rue des Grands Degrés, Ve ardt. 











Pierrot, dit autrefois " Gilles ", par Jean Antoine Watteau, vers 1718-1719, était peut-être l'enseigne du café de l'ancien acteur Belloni. Musée du Louvre.




ENSEIGNES DE PEINTRES CÉLÈBRES. Outre le fameux Gilles de Watteau, dont tout le monde connaît l'histoire et qui, après avoir figuré longtemps à la devanture d'un boutiquier, est aujourd'hui dans un de nos plus grands musées, ce maître à son retour de Londres pour « se dégourdir les doigts » peignit pour son ami Gersaint, marchand de tableaux et de « toute sorte de clincaillerie », qui habitait au pont Notre-Dame, une superbe enseigne qui, après avoir été achetée par M. de Julienne (Voir GOBELINS), disparut et fut retrouvée en 1769, dans le vieux Palais de Berlin, encadrée et formant deux tableaux. Ce même Gersaint avait obtenu de Boucher de lui faire une autre enseigne intérieure qui, comme la précédente, fut enlevée et placée dans une galerie d'amateurs.
Au XVIIIe siècle, beaucoup de marchands de bric-à-brac, établis sur le quai de la Mégisserie vendaient de vieilles enseignes. On en avait fait un tel usage dans le siècle précédent, qu'on en trouvait là des quantités « de quoi décorer, dit Mercier, l'entrée de tous les cabarets et tabagies des faubourgs et de la banlieue de Paris. Là, tous les rois de la terre dorment ensemble Louis XVI et Georges III fraternisent, pendant que l'impératrice de Russie sourit au roi de Prusse. Là enfin, la tiare et le turban se confondent. Un cabaretier arrive, remue avec le pied tous ces êtres couronnés, les examine, prend au hasard la figure du roi de Pologne, l'emporte, l'accroche et écrit au-dessous Au Grand Vainqueur » (Voir 10, rue au Maire, l'enseigne au Roi de Sardaigne, datant de 1725). C'est ainsi qu'un jour un charbonnier acheta une tête de jeune fille, merveilleusement peinte, pour lui servir d'enseigne, mais comme la figure lui paraissait trop blanche pour l'usage qu'il en voulait faire, il la barbouilla de suie et de charbon et la cloua sans cadre au-dessus de sa boutique avec cette inscription A la Belle Charbonnière. Elle resta là une quinzaine d'années, jusqu'au jour où un amateur reconnaissant sous cette couche noirâtre un superbe Greuze, la lui acheta. Une fois nettoyé, ce tableau alla prendre place dans une des plus belles collections de la Restauration. Proudhon avait brossé une enseigne pour un chapelier. Géricault est l'auteur du Cheval Blanc d'une auberge de Montmorency et fit en 1814 une enseigne pour un maréchal ferrant de Saint-Germain-en-Laye. Le Petit Dunkerque, du quai de Conti, avait été peint par Joseph Vernet. Chardin, élève de Coypel, se rendit célèbre en exposant un tableau chez une lingère. Le Bœuf à la Mode, de la rue de Valois, disparu depuis quelques années, était l'œuvre du peintre Swagers. Lepaute fut l'auteur d'une superbe toile : A la Valeur, servant d'enseigne à un marchand du Pont-au-Change.









" Au petit Dunkerque " XVIIIe siècle, autrefois au 3 quai Conti, angle de la rue Dauphine, musée Carnavalet,. Ici petite exception, une enseigne sculptée, parce qu'elle est citée dans notre texte (mise à jour du 17 septembre 2014).











"Au Gourmand" enseigne de l'épicier Corcellet peinte par Boilly ou d'après Boilly, autrefois au 104 Galerie de Valois au Palais Royal, maintenant au musée Carnavalet. C'est le portrait de Alexandre Balthazar Laurent Grimod de la Reynière, grand critique gastronomique du début XIXe siècle, 1758-1838.








Carte de visite de Alexandre Balthazar Laurent Grimod de la Reynière








Illustration extraite du Manuel des Amphitryons; contenant un traité de la dissection des viandes à table, la nomenclature des menus les plus nouveaux pour chaque saison, et des élémens de politesse gourmande. Ouvrage indispensable à tous ceux qui sont jaloux de faire bonne chère, et de la faire aux autres. Paris: Capelle et Renard, 1808, par
Alexandre Balthazar Laurent Grimod de la Reynière.





Boilly avait peint le tableau enseigne Au Gourmand, autrefois chez Corcellet au Palais-Royal ; le côté original de ce cadre, c'est que l'artiste y avait reproduit le portrait exact du richissime financier Grimod de la Reynière (Voir Monceau). Cette enseigne est conservée au 18 de l'avenue de l'Opéra. Abel de Pujol, auquel on doit les belles grisailles qui décorent le plafond de la Bourse, aimait beaucoup ce genre de peintures ; c'est à lui à qui on devait la Fille mal gardée autrefois rue de la Monnaie. On assure que le Maître. Albert du 56, boulevard Saint-Germain, était de Delacroix. Gavarni, en 1836, débuta par un« enseigne aux Deux Pierrots, rue Saint-Jacques, et le succès qu'il en obtint le décida à se consacrer à l'art (Voir Gavarni). Le parfumeur Pinaud, 18, place Vendôme, possède deux tableaux-enseigne de ce maître qui figurèrent à l'exposition d'enseignes qui eut lieu le 2 décembre 1902 (Voir place Vendôme).






Les Rêves d'un Gourmand, frontispice de l'Almanach des Gourmands de Alexandre Balthazar Laurent Grimod de la Reynière, 1805-1808.





De ce court aperçu il ressort que presque toutes les belles enseignes d'autrefois ont disparu ; il en reste encore quelques-unes, mais on peut dire que depuis 1870, le règne des enseignes a vécu, et il est à craindre que celles qui existent encore finissent par disparaître, malgré les efforts louables de quelques artistes et les concours qui ont été créés tout récemment. Malheureusement, le vieux Paris s'en va tous les jours, et comme les vieilles enseignes ne sont jamais remplacées, avec elles disparaîtront certainement les rares spécimens intéressants que nous avons si longuement indiqués dans cette trop courte notice.
Pour notre compte, fait observer Alfred de Vaulabelle, nous désirons vivement la rénovation de l'enseigne, car elle redonnerait à nos rues et à nos boulevards leur gaieté et leur originalité d'autrefois . Peu de gens certainement y trouveraient à redire, et à ceux qui oseraient s'en plaindre, on pourrait fredonner ce septain, dû à un anonyme du XVe siècle

Ne faudrait voir que tu te plaignes
De tous ces grincements d'enseignes
Dessus ta teste au vent' branslant!
Toujours, en tous tems, à toute heure !
Ne les maudit point trop pourtant,
Tu sais par elles, dans l'instant,
Où la boisson est la meilleure.

Nouveau Dictionnaire Historique de Paris,Gustave Pessard, 1904.










" Aux trois renards", enseigne d'un marchand de vin rue Chanoinesse, début XIXe siècle, musée Carnavalet. A noter dans cette scène de la vie sauvage l'apparition d'un ours, dans la partie droite.











ENSEIGNE. C’était autrefois un balai, un rameau vert, un bras d'or, une croute ; à présent, c'est un tableau qui souvent ne déparerait pas une galerie ; je dirai même que les rues de Paris, sous ce rapport, l'emportent sur les cabinets de beaucoup de connaisseurs de province, et même de quelques musées de bonnes villes.
L'enseigne n'est pas chose indifférente, et telle maison de commerce, n'a acquis son immense fortune que par son enseigne ; une idée heureuse du peintre a tout fait, la foule est accourue, et a payé double, triple, quadruple, car la marchandise est toujours bonne quand l'enseigne plaît et attire.
Aujourd'hui on écrit parfois en français et avec orthographe sur les enseignes ; c'est une amélioration. L'on devrait tenir a ce que cela fût toujours ; il est ridicule surtout à Paris de voir estropier la langue en lettres d'or d'un demi-pied de haut.
Les écoliers de tous les siècles ont fait la guerre aux enseignes. Aux jours de révolutions, il est des enseignes qui pensent mal, et qu'on brise parce qu'elles sont rouges ou blanches ou qu'elles portent un aigle, une abeille, une fleur de lys ou tout autre signe qui est subitement passé de mode. C'est un reste de la rage des iconoclastes. Encore s'ils se contentaient des enseignes , mais ils en veulent aussi aux monuments, et ils ont toujours le fer a la main pour gratter les murs et effacer l'histoire. Quand donc ne verrons-nous plus de welches ?
A Constantinople, aucun marchand n'est tenté de mettre sur son enseigne les armes du sultan, du vizir ou de la sultane validée, et d'y ajouter : fournisseur des altesses. Car lorsque lesdites altesses ont besoin d'une fourniture, et que le fournisseur est désigné, on fixe le prix à moitié de la valeur, et si l'élu trouve le tarif mauvais, on lui applique la bastonnade jusqu'à ce qu'il le trouve bon. C'est le maximum turc et l'expertise légale.
Les professions élevées, les médecins, chirurgiens et tous les artistes dédaignent l'enseigne. Pourquoi ? Qu'y a-t-il de déshonorant à dire au passant ce que l'on est, ce que l'on fait et les services qu'on peut lui rendre?
Dans un pays civilisé, là ou directement ou indirectement chacun a besoin des autres, je ne vois pas pourquoi tout le monde n'aurait pas son enseigne ? J'entends par enseigne l'indication du nom à l'extérieur du logis, ce serait le moyen d'éviter qu'on ne se cachât.
Mais mettre son nom sur la porte, si c'est d'un palais, passe aujourd'hui pour une prétention toute féodale, et toute roturière si c'est d'une chaumière.
Eh! bien, ni l'un ni l'autre n'est juste. Inscrire son nom sur une habitation grande ou petite démontre seulement qu'on y loge, et n'a d'autre prétention que d'éviter au public, si nous lui appartenons, ou a nos amis, si nous ne sommes qu'à eux, des courses inutiles.
Petit glossaire, traduction de quelques mots financiers, esquisses de mœurs administratives, volume 1, Jacques Boucher de Perthes, 1835.






"Au bon père de famille" Enseigne d'un tapissier anciennement rue Mouffetard, vers 1825, musée Carnavalet.



Nous avons pu espérer, il y a quelques années, que nos artistes peintres allaient nous faire un musée des rues de Paris. St.-Crépin , St.-Crépinien et le Caraïbe, les deux premiers sur le quai de la Mégisserie, l'autre sur celui de la Monnaie, existent encore pour l'attester : ce sont vraiment des ouvrages distingués : on voit encore également les Trois Sultanes, rue Vivienne, M. Pigeon, et les Deux Magots, rue de Seine, La Glaneuse) rue St.-Denis, etc. Mais, soit que le commerce fasse peu de cas des beaux-arts, soit que les artistes aient annoncé des prétentions trop élevées, cela n'a pas pris. Il y a eu des mécomptes d'ailleurs. Il n'est pas que quelqu'un de mes lecteurs ne se rappelle ces malencontreuses Forges de Vulcain qui ont attiré, au commencement de la restauration, tout le Paris rieur et moqueur ; le maître en fut tout honteux. La pauvre enseigne décore aujourd'hui la boutique d'un taillandier à Pontoise ; Là, du moins, elle étale en paix et à l'abri de tout sarcasme, le contraste un peu prétentieux de ses tons rouges et noirs.
Cependant après ces tentatives, dont plusieurs avaient obtenu de si brillants succès, on ne pouvait plus décemment retourner aux barbouilleurs. On renonça à l'enseigne, et ceci est notre ère. Le marchand qui ouvre une boutique, se borne généralement à mettre son nom sur sa porte, puis la nature de son négoce, puis les deux mots indispensables: prix fixe ; quelques uns écrivent: vrai prix fixe ; ce qui fait que le chaland judicieux marchande partout.
Il ne faut pas conclure de ce que je viens de dire, que la chute des enseignes soit universelle ; le parisien ne renonce pas ainsi, en un instant, à ses habitudes ; mais dans les quartiers fashionables, un marchand qui ouvrirait avec une enseigne, ferait une énorme incongruité.
Nouveau Tableau de Paris au XIXe siècle,Tome quatrième, Henri Martin, 1834





" A la Petite Normande " Restaurant 26 rue de la Grande Truanderie, Ier ardt, entre 1890 et 1920. Toujours en place.








"Au Nègre Joyeux",  14 rue Mouffetard, Ve ardt. Fin XIXe siècle. L'une des toutes dernières enseignes peintes encore en place.














Pour le plaisir cette pimpante enseigne du XIXe siècle choisie par un marchand de vin : " À la Veillée d'Austerlitz ", autour de l'empereur sont réunis des officiers en uniformes de hussard, de tirailleur et de cuirassier. Musée Carnavalet. (Mise à jour du 09 septembre 2014).











Un autre type d'enseigne, peinte sous verre, 1933. Au 81 rue Saint Dominique, VIIe ardt., il y a encore une librairie.  ( Mise à jour du 2 avril 2015).







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